Seul un pouvoir élu, donc légitime, peut sortir le pays de la crise actuelle
Mame Diarra Diop

Entretien avec IBRAHIM BOUBACAR KEÏTA Ancien Premier ministre, ancien président de l’Assemblée nationale, président du Rassemblement pour le Mali (RPM), candidat à la présidentielle.
Le Mali traverse une crise politico-militaire depuis le putsch du 22 mars, comment en est-on arrivé là ?

Ce putsch est un coup d’arrêt à la démocratie, il fait revenir le Mali en arrière. Il est vrai que les problèmes étaient nombreux et que la gestion de la crise dans le Nord a été calamiteuse, mais d’autres solutions existaient pour y remédier. L’élection présidentielle programmée le 29 avril aurait dû être l’occasion de voter pour le changement.

Les militaires justifi ent leur coup d’État par ce qu’ils estiment être une gestion laxiste du pouvoir par ATT, partagez-vous ce sentiment ?

Ce constat de laxisme est partagé par l’écrasante majorité des Maliens. Mais ce n’est pas une raison pour faire un coup d’État.

Cette prise de pouvoir a-t-elle précipité l’avancée des rebelles qui viennent de proclamer l’indépendance du Nord ?

L’avancée des rebelles avait débuté avant le coup d’État, du fait d’une armée malienne démoralisée, manquant d’équipements et de renforts à des moments cruciaux. Mais il est sans doute vrai que ladésorganisation consécutive au coup d’État leur a facilité les choses.

Les partis politiques ont obtenu le retour à l’ordre constitutionnel, la transition est-elle possible sans les militaires ?

Ce retour à l’ordre constitutionnel a été obtenu sous l’égide du médiateur de la Cedeao, en la personne du ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso, Djibrill Bassolé. Il faut saluer les efforts du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire, qui exerce la présidence de la Cedeao. Cela dit, il appartient maintenant aux Maliens, en lien avec le médiateur, de définir les contours de la transition : Qui ? Combien de temps ? Avec quelle feuille de route ?

Le comité national de redressement de la démocratie et de la restauration de l’État (CNRDRE), en appelle à l’aide extérieure pour intervenir au Nord ? Est-ce possible compte tenu de la sécession proclamée par le MNLA ?

Cette proclamation d’indépendance est inacceptable et intolérable. Elle ne repose sur aucune réalité historique ou juridique, comme le prouve la condamnation unanime de la communauté internationale. Je l’ai dit plus haut, le recul de l’armée malienne est avant tout dû à un problème d’équipement. Je suis convaincu que notre armée est capable de reconquérir le terrain perdu pour réunifier le Mali. Mais elle a besoin d’un appui en matériel, équipement, logistique et renseignement, qui peut être apporté par les pays frères de la Cedeao, par des amis ou des alliés.
Je me félicite d’ailleurs que l’une de mes propositions, le vote d’une nouvelle loi de programmation et d’orientation militaire, ait été retenue dans l’accord-cadre.

Comment envisagez-vous la sortie de crise ? Certains partis politiques sont unis, comme ceux qui composent le FDR, alors que d’autres soutiennent la junte, comme le MP 22 ?

Oui, la grande majorité des partis était unie pour rétablir l’ordre constitutionnel au sein du Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et la République. L’objectif étant atteint, il devrait donc logiquement se dissoudre. Cela dit, j’ai moi-même appelé tous les patriotes de ce pays, tous bords politiques confondus, à s’unir pour sauver la nation.

La démocratie chèrement acquise en vingt ans au Mali a été bafouée, comment redevenir un exemple de stabilité dans la sous-région ?

L’une des missions prioritaires du futur gouvernement sera d’organiser des élections présidentielle et législatives dans les meilleurs délais. Cette transition nous donne d’ailleurs l’opportunité de bâtir un fichier fiable et infalsifiable pour des élections incontestables. Je suis convaincu que seul un pouvoir bien élu, donc légitime, peut sortir durablement le Mali de la menace sécuritaire et lui ouvrir la voie du développement économique. C’est à partir de là que le pays reprendra sa marche vers une vie démocratique moderne et apaisée.

Ibrahim Boubacar Keïta, envisagez-vous toujours de diriger le Mali ?

Je pense qu’aujourd’hui, plus que jamais, le Mali a besoin d’hommes d’État intègres, rigoureux, et ayant de l’expérience. Les défis sont nombreux, nous ne pouvons pas nous tromper. C’est la raison pour laquelle, en janvier 2012, j’ai répondu à l’appel de nombreux Maliens de toutes les couches de la population, de toutes les régions et aussi de la diaspora, en me portant candidat à la présidence de la République. J’ai l’intime conviction que ma vision et mon projet sont en phase avec les aspirations du peuple malien pour un État fort, pour plus de justice, pour une école rénovée et un pays en paix. Dans ce cadre, l’une de mes premières priorités ira vers la résolution définitive de la crise actuelle, à travers l’organisation des Assises nationales du Nord.