Le portugal s`appuie sur son ancienne colonie
Bernard Derty

Au Portugal, la dette publique représentait 110,1 % du PIB, soit plus de 170 milliards d’euros au troisième trimestre 2011. Cet endettement préoccupant a poussé le nouveau Premier ministre, Pedro Passos Coelho, à s’adresser à l’Angola pour un soutien financier. Un renversement historique pour l’ancienne puissance colonisatrice, et qui ne se fait pas sans frictions de part et d’autre.
Le Portugal s’est tourné vers l’Union européenne qui lui a accordé en mai 2011, sous conditions, une aide s’élevant à 78 milliards d’euros. La situation semble provisoirement stabilisée, car le Portugal ne devrait pas faire appel au marché pour émettre de la dette à moyen et à long terme, avant la fin 2013. La politique d’austérité découlant de cet accord conclu avec l’Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international(FMI), a néanmoins plongé ce petit pays d’un peu plus de 10 millions d’habitants dans une grave et profonde récession. Terriblement endetté, il lui faut privatiser en masse. L’accord l’oblige à céder au privé, entre autres, la compagnie aérienne nationale TAP, l’audiovisuel public, les compagnies d’électricité ou les banques comme la BPN.

À la fin juin 2011, Pedro Passos Coehlo a succédé au socialiste José Socratés en tant que Premier ministre du Portugal. Ce jeune leader du Parti social démocrate (centre droit), qui doit affronter la crise la plus dure qu’ait connue son pays, s’est tourné vers son ancienne colonie : l’Angola. Il sait que ce nouvel Eldorado africain pourra lui venir en aide, car Luanda a déjà investi plus de 116 millions d’euros au Portugal, soit 3,8 % de la capitalisation de la bourse de Lisbonne.

C’est donc pour trouver un soutien financier que Pedro Passos Coelho a effectué une visite officielle en Angola, en novembre dernier. La presse africaine, tout comme les milieux économiques et politiques, ont fait leurs choux gras de ce renversement de situation. Le plus ancien colonisateur européen venant tendre la sébile au plus ancien pays colonisé d’Afrique noire ! Les journaux s’en donnent à coeur joie : « Le Portugal racheté par son ancienne colonie » titrent les uns, « L’Angola, sauveur humanitaire du Portugal » disent les autres, « C’est l’envers de la colonisation », s’exclament certains.

L’offensive des « Palancas »

Cette visite officielle ne surprend pas les observateurs. Depuis plusieurs années déjà, les capitaux angolais sont massivement investis sur le marché portugais, notamment dans le secteur bancaire.

En 2010, la Santaro Financial Holding, propriété d’Isabel Dos Santos, la fille du président angolais, acquiert 9,69 % des parts de la Banco Português de Investimento (BPI), qui appartient à la première banque privée portugaise, la Banco Comercial Português (BCP). La Santaro Financial Holding débourse 164 millions d’euros pour cet achat. En contrepartie, la BPI lui cède 49,9 % des parts de sa filiale angolaise la Banco do Fomento Angola (BFA) par l’intermédiaire d’Unitel, le principal opérateur de téléphonie mobile en Angola dont Isabel Dos Santos est actionnaire à 25 %.

Déjà, en mai 2008, la Banco Internacional de Credito, dont elle est, là encore, actionnaire à 25 %, avait ouvert sa première filiale au Portugal dans le but avoué de devenir « la porte d’entrée des investissements angolais en Europe ».

C’est peu dire que les Portugais voient d’un très mauvais oeil l’offensive de ceux qu’ils appellent les « Palancas » (antilopes), animal symbole de l’Angola. La presse économique grince des dents car le mouvement s’accélère. Pour l’économiste Manuel Ennes Ferreira, membre de l’Institut portugais des relations internationales, qui se confie à l’AFP : « La crise bancaire a asséché les banques portugaises et ce manque de liquidités fait qu’elles sont maintenant le dos au mur. Alors, les Angolais en ont profité pour lancer leur offensive. »

Sans-papiers portugais en Angola

Confrontés à une crise sans précédent et à un chômage en forte hausse (13,6 %), des milliers de Portugais ont décidé de tenter l’aventure dans leur ancienne colonie. Ils sont plus de 100 000 à s’y être installés au cours des trois dernières années. Les jeunes diplômés, chômeurs de longue durée, sautent le pas et déposent une demande de visa pour l’Angola. Ils ont été plus de 25 000 à le faire en 2010. Si ce flux pays pourrait très vite atteindre 500 000, et retrouver ainsi le niveau d’avant l’indépendance. Ils sont déjà quatre fois plus nombreux que les Angolais au Portugal.

Tout cela ne va pas sans quelques turbulences entre les deux pays. En juillet 2011, la télévision portugaise (Rádio e Televisão de Portugal) diffuse les images de 42 Portugais accusés de « travail au noir » en Angola. Interpellés, leurs passeports confisqués, ils sont retenus à l’aéroport de Luanda avant d’être expulsés.

Bis repetita, le 2 février dernier, ce sont 21 personnes qui se voient refuser l’entrée du territoire pour « manque de moyens de subsistance, visa expiré, mauvais état du passeport, non-paiement d’une amende pour un précédent séjour illégal en Angola et outrage à l’autorité », selon le responsable du Service des migrations et des étrangers. Ils affirment à une chaîne de télévision avoir été enfermés dans une salle de l’aéroport et avoir subi des menaces. Ils n’ont d’autre choix que de retourner au Portugal en oubliant leur rêve angolais.

Pourtant, les deux pays ont signé, en septembre 2011, un accord permettant d’assouplir le régime des visas dont la durée est passée de 90 à 180 jours pour les courts séjours, et à trois ans pour les contrats de travail. De part et d’autre, on veille à apaiser les esprits tandis que la ruée portugaise vers l’Angola ne faiblit pas.

Avant la crise financière internationale, l’Angola connaissait la plus forte croissance mondiale : 21 % en 2008, contre 1,8 % au Portugal. Depuis 2003, la croissance moyenne du PIB s’établit à 14 %. Dans ce pays où tout est à construire, ou à reconstruire, c’est dans le bâtiment que la plupart des Portugais travaillent. On a besoin d’ingénieurs, de techniciens du bâtiment, d’experts en télécommunications, de financiers. Les diplômés portugais, las du chômage, profitent de l’aubaine, ils ont une langue commune avec les Angolais et surtout, il y a l’argent. S’ils gagnent 1 000 euros dans leur pays d’origine quand ils parviennent à décrocher un emploi, c’est trois ou quatre fois plus qu’ils se voient offrir en Angola. Les cadres bénéficient d’une villa de fonction et d’un véhicule de service.

Corruption et pressions

L’une des conséquences de cet afflux d’expatriés est l’envol des prix. Luanda, la capitale – 600 000 habitants en 1975, de 4 à 5 millions aujourd’hui – est devenue la ville la plus chère du monde (selon le Cabinet Mercer), bien avant New York, Tokyo, Londres ou Paris. Il faut débourser 5 000 euros par mois pour louer un appartement de trois pièces. Au supermarché, la baguette, comme la bouteille d’eau minérale, coûte 2 euros. La pauvreté L’espérance de vie ne dépasse pas les 40 ans. Luanda cache la misère de la multitude de ses bidonvilles sous la splendeur de ses nouveaux buildings.

Selon l’ONG Transparency international, l’Angola est l’un des pays les plus corrompus au monde, son classement 2011 le place d’ailleurs en 168e position sur 182. La corruption touche les plus hauts sommets de l’état. Au centre de ce système, la Sonangol qui brasse la masse des revenus du pétrole. Une autre ONG, Global Witness, a dénoncé l’opacité des transactions de cette entreprise, constatant sur ses livres de comptes la présence de plusieurs milliards de dollars d’origine inconnue.

Le diamant, l’autre grande richesse du pays, entraîne également une importante corruption. En novembre 2011, Rafael Marques, journaliste spécialisé dans la lutte anti-corruption, a porté plainte contre sept généraux angolais, les accusant de « crime contre l’humanité ». Il les soupçonne d’être liés à des entreprises d’extraction de diamant qui pratiquent des « actes quotidiens de torture et, fréquemment, des homicides ». Rafael Marques invite par ailleurs les Portugais à ne pas fermer les yeux sur l’argent investi chez eux, car le pays risque de devenir « une vraie laverie automatique de gains mal acquis ».

Pedro Rosa Mendes, journaliste portugais, a dénoncé « des actes de propagande qui tendent à faire oublier que l’Angola n’est pas une démocratie », ce qui a entraîné la suspension de sa chronique sur la RDP, la radio portugaise de service public. Il évoquait une émission de télévision tournée en janvier 2011, à Luanda, sur les « retrouvailles » de l’Angola et du Portugal. Selon lui, la raison de cette censure est la privatisation d’une des deux chaînes de la télévision publique ; une chaîne que les Angolais convoitent en contrepartie de faveurs accordées à l’implantation d’entreprises portugaises en Angola. « Imaginez, dit-il, qu’en France la presse soit dominée par les investissements libyens, ou la presse britannique par les investissements saoudiens ? L’Angola, c’est un tabou au Portugal. » Pedro Rosa Mendes et ses amis en appellent au parlement européen.

La vieille Europe face à l’Afrique

Malgré la crise qui secoue le monde, l’Afrique bénéficie d’une conjoncture favorable. En 2009, c’est le continent qui, avec l’Asie, a permis à la croissance économique mondiale d’atteindre un taux de 2 %, alors que l’Amérique et l’Europe notamment étaient en quasi-récession. En 2012, selon le FMI, la croissance économique moyenne des 54 pays du continent africain se situera autour de 6 %. à condition toutefois qu’il n’y ait pas d’effondrement significatif de l’économie mondiale. Bien qu’étant parmi les plus résistantes au monde, les économies africaines ont besoin pour croître que leurs partenaires européens et américains évitent la récession. Un scénario que le prix Nobel 2001 de l’économie l’américain Joseph Stiglitz redoute pour 2012. Il prédit en effet une récession aggravée pour l’Europe et les États-Unis. Certes, l’Europe continue à jouer un rôle important. Mais même si elle demeure la principale pourvoyeuse d’aide à l’Afrique, elle n’est plus la seule. Le Fonds d’aide de l’Europe à l’Afrique, est estimé à 5 milliards d’euros, c’est infiniment moins que ce que versent chaque année les Africains de la diaspora : les 30 millions d’immigrés envoient tous les ans plus de 30 milliards d’euros à leur famille. Ce qui bat en brèche les assertions de certains qui se plaisent à décrire les Africains comme des mendiants incapables de vivre sans le soutien de l’Europe.