Grand dossier - Dynamisme et solides perspectives économiques
Un nouvel eldorado ?
Pierre Le Duff


Grand dossier Brésil

Le dynamisme et les solides perspectives économiques du pays incitent un nombre croissant d’Européens à tenter leur chance au Brésil, même s’il n’est pas aisé d’y obtenir un visa de travail. Toutefois, cette situation pourrait bien changer.
Si l’Amérique du Sud a connu une grave crise de la dette à partir des années 1970, c’est aujourd’hui l’Europe qui est touchée à son tour par un ralentissement de son économie. Lorsqu’on parle des questions migratoires au Brésil, on pense d’abord à l’émigration vers les États-Unis, l’Europe et le Japon. C’est oublier que le pays est historiquement, depuis l’arrivée des premiers colons au XVIe siècle, une terre d’immigration européenne. Et aujourd’hui, les fl ux circulent bel et bien dans les deux sens entre l’Europe et le Brésil.

Au cours du XXe siècle, le Brésil a alterné entre des périodes de limitation et d’incitation à l’immigration européenne, au gré des crises économiques ou des besoins en main-d’oeuvre pour développer le pays.

Aujourd’hui, l’octroi de visas de travail est régi par la loi du 19 août 1980 sur le statut des étrangers, une époque où le pays vivait sous une dictature militaire. Les démarches sont longues, contraignantes, et l’évaluation des critères est soumise à la subjectivité des autorités compétentes. La question de l’immigration étant liée à la souveraineté nationale, la politique des autorités en la matière peut parfois se durcir, par exemple en cas de tensions avec un pays tiers.

Même en matière d’entrée sur le territoire en tant que simple touriste, le Brésil obéit strictement au principe de réciprocité diplomatique. Ainsi, depuis que les États-Unis ont décidé, en 2004, de contraindre toutes les personnes se rendant sur leur territoire à se faire photographier et à laisser leurs empreintes digitales à la douane, les Américains sont soumis aux mêmes règles à leur arrivée au Brésil. Les touristes espagnols aussi ont subi cette politique de réciprocité pendant la « crise de Barajas », en 2008, quand le nombre croissant de Brésiliens refoulés à l’aéroport de Madrid a entraîné un durcissement des douanes brésiliennes à leur égard.

Un nouveau cycle d’émigration européenne

Depuis la crise financière de 2008, le nombre d’Européens qui tentent l’aventure brésilienne est en constante augmentation. Entre 2008 et 2011, le nombre d’autorisations délivrées par le ministère du Travail a augmenté de 60 %. En Europe, les candidats au départ sont majoritairement des Portugais – avec 10 % des visas de travail octroyés chaque année – des Espagnols, des Italiens et des Français. En 2011, plus de 70 % d’entre eux se sont installés dans les États de São Paulo et Rio de Janeiro. Les deux mégalopoles concentrent en effet la plus grande partie des offres d’emplois. Rio, longtemps considérée comme une ville en déclin économique, est redevenue une terre d’opportunité avec la tenue des Jeux olympiques en 2016.

Les vagues d’immigration européenne vers le Brésil au XIXe et au XXe siècle concernaient une main-d’oeuvre peu qualifiée, mais aujourd’hui ce sont surtout des continent en déclin. L’hebdomadaire économique Isto é dinheiro s’est intéressé au phénomène en dressant des portraits de ces Européens qui ont commencé une nouvelle carrière loin de chez eux. Ce sont des témoignages de réussite professionnelle, et tous se disent très heureux de leur nouveau cadre de vie. Les salaires sont plus élevés, mais le coût de la vie aussi, en particulier à São Paulo et Rio de Janeiro. La grande différence avec l’Europe, ce sont les opportunités, plus nombreuses pour des candidats qualifiés. Si la plupart d’entre eux ont été engagés avant de partir, tous témoignent des difficultés à obtenir leur visa de travail. Car c’est l’entreprise qui doit obtenir l’aval du ministère du Travail à Brasília, et les démarches sont longues et coûteuses. Là encore, les délais d’attente sont comparables à ceux que connaissent les Brésiliens qui sollicitent des visas pour l’Europe, réciprocité oblige. Les principaux obstacles sont l’obtention d’une équivalence de diplôme qui peut prendre beaucoup de temps, et l’obligation pour l’employeur de prouver que le candidat étranger possède des compétences spéciales, autrement dit qu’il ne prend pas la place d’un Brésilien. Cette politique protectionniste porte ses fruits puisque les employeurs avouent qu’il est plus facile de faire revenir un émigré brésilien que d’embaucher un étranger.

La partie immergée de l’iceberg échappe cependant aux statistiques. Il s’agit des Européens résidant illégalement au Brésil. Et ils sont assez nombreux à tenter leur chance sans le précieux sésame, notamment en raison de la difficulté d’y trouver un emploi depuis l’Europe. Ils arrivent avec un visa de touriste ou de stage et s’installent, de façon préméditée ou non. Un tiers des Français résidant au Brésil serait en situation irrégulière.

Attirer les cerveaux

Le Brésil entend réguler ses flux migratoires en fonction de ses besoins, comme le font d’ailleurs les pays européens. Toutefois, les choses pourraient évoluer car le pays manque actuellement de main-d’oeuvre qualifiée dans plusieurs secteurs : il faudrait embaucher 8 millions de cadres d’ici 2015. La préparation d’événements sportifs internationaux – Coupe du monde de football en 2014 et Jeux olympiques en 2016 – explique partiellement cette situation, et 250 000 postes seraient à pourvoir uniquement dans le bâtiment et les travaux publics. Les autres secteurs demandeurs sont le commerce, la distribution, ou encore l’énergie. Le chiffre de 100 000 ingénieurs est avancé pour cette même période, pour pallier l’insuffisance d’un système éducatif qui ne forme pas encore assez d’étudiants.

La présidente, Dilma Rousseff, consciente du problème, a demandé à son secrétariat aux Affaires stratégiques d’élaborer une politique nationale d’immigration sur le modèle de celles qui existent au Canada et en Australie. L’objectif est de lever les obstacles qui freinent le processus d’attribution des visas pour les étrangers qualifiés. Les Portugais seront privilégiés puisque, n’ayant pas à franchir l’obstacle linguistique, ils s’adaptent plus facilement. Ils sont aussi les plus susceptibles de s’intégrer et de s’établir à long terme : au premier trimestre 2011, 50 000 d’entre eux ont sollicité un visa de résidence permanente. Le prochain sommet Brésil-Portugal de septembre 2012 doit notamment aboutir à un accord permettant de faciliter l’obtention de visas de travail pour les ressortissants portugais.

Mais le Brésil étant devenu le chef de file du continent sud-américain, il doit aussi faire face à un afflux croissant d’immigrés clandestins non qualifiés originaires des pays voisins. Ces derniers mois, le nombre de Haïtiens fuyant la misère, et arrivés par la poreuse frontière amazonienne, est devenu si important que les autorités brésiliennes ont décidé de réagir : 2 400 d’entre eux ont été régularisés, avec à la clé un permis de travail de cinq ans.