LES MULTIPLES FACETTES DU DÉVELOPPEMENT
Damien Durand

L’Afrique du Sud repart lentement mais sûrement de l’avant, après le choc de la crise qui n’a pas épargné le seul vrai pays émergent d’Afrique. La baisse de 1,68 % du PIB constatée en 2009 faisait craindre que la décennie exceptionnelle des années 2000 (jusqu’à 5,6 % de croissance) et l’expansion économique ininterrompue du pays ne s’interrompent. Les 3,1 % de croissance enregistrés pour l’année 2011 ont finalement rassuré les investisseurs et les économistes.

Mais paradoxalement, cette alerte est un signe encourageant de développement : les mauvais résultats prouvent que l’Afrique du Sud est bel et bien connectée au reste de la planète, et que son économie est totalement intégrée aux flux mondiaux dont elle subit dorénavant les périodes fastes autant que les soubresauts. Une victoire pour un pays qui a réussi l’exploit de conjuguer développement économique, diversification de ses activités, démocratie et influence grandissante sur la scène internationale. Un cas à part sur le continent, une anomalie presque, mais qui ne doit rien au hasard.
Grâce à sa position géographique, son histoire et sa variété sociologique, l’Afrique du Sud a réussi à inventer sa propre manière de sortir du sous-développement dans lequel la quasi-totalité du continent vit encore. Bien qu’on ne puisse pas parler de « miracle », il existe cependant un « modèle » sud-africain qu’aucun autre pays du continent n’arrive pour l’instant à suivre.

INDUSTRIE

Le sous-sol regorge de minerais, comme d’ailleurs la plupart des pays de la moitié sud du continent. Mais l’Afrique du Sud a su faire prospérer ce capital naturel exceptionnel pour devenir l’un des leaders mondiaux dans l’exploitation et l’exportation de minerai, un secteur particulièrement lucratif avec l’accroissement de la demande des grands pays émergents. Et si la part de l’industrie minière dans le PIB sud-africain n’est plus que de 6 % (elle était supérieure à 20 % dans les années soixante-dix), il faut plutôt en chercher l’explication dans la diversification économique, tant le secteur qui représente 60 % des exportations reste dynamique.

AGRICULTURE

Autre cas quasiment unique sur le continent, l’Afrique du Sud n’a jamais cédé aux sirènes de la mono-activité agricole. Les terrains étant plus propices à l’extraction en sous-sol qu’à la culture en surface, seul un actif sur dix travaille dans le secteur primaire. Cette particularité a permis au pays d’être presque auto-suffisant sur le plan alimentaire, sans dépendre d’un secteur aux cours volatils.

COMMUNICATION

Au début du millénaire, l’Afrique du Sud a su prendre une longueur d’avance sur ses partenaires africains en jouant le jeu des Nouvelles technologies de l’information et de la communication. Un pari qui semblait fou sur un continent où, en 2000, seuls 11 millions d’habitants possédaient un téléphone portable. En une décennie, le développement a été fulgurant, avec une pénétration du téléphone mobile et d’Internet qui permet à la nation Arc-en-ciel d’envisager de rattraper rapidement le taux d’équipement par habitant des pays développés. La société sud-africaine Telkom, vecteur de cette expansion technologique, a mené une politique audacieuse. S’associant avec l’entreprise anglaise Vodafone, elle crée l’opérateur Vodacom qui fournit aujourd’hui du réseau à toute la moitié sud de l’Afrique jusqu’en République démocratique du Congo, et dont le chiffre d’affaires croît au rythme de 10 % par an. Mais la maison mère Telkom (possédée à 38,9 % par l’État sud-africain) fournit aussi l’accès Internet à un grand nombre d’internautes africains, la société étant représentée dans 38 États du continent.

FINANCE

Alors que l’ensemble du continent est resté des décennies durant à l’écart de la croissance économique apportée par l’essor du secteur financier, l’Afrique du sud, héritière d’un capitalisme issu de l’ancienne colonisation anglophone, a profité de l’ouverture du pays consécutive à la fi n de l’apartheid pour développer un secteur financier performant. Ayant une bonne longueur d’avance sur les autres États africains, le pays tente de devenir l’une des places financières les plus dynamiques et les plus prometteuses des pays émergents. Depuis 2005, la bourse de Johannesburg fait même partie du Top 20 des places financières les plus importantes en ce qui concerne le montant des échanges. La finance est devenue aujourd’hui l’un des moteurs incontournables de la croissance sud-africaine, ce qui en fait un cas unique sur le continent. Ce secteur représente aujourd’hui presque un quart du PIB.

Des sanctions jusqu’à l’émergence

L’émergence économique relative de l’Afrique du Sud durant les vingt dernières années aurait pu ne jamais se produire. En 1986, pour faire pression sur un régime qu’ils désapprouvaient, la Communauté européenne, les États-Unis et le Japon, décident d’imposer au pays des sanctions financières et commerciales. Gel des investissements, refus d’exporter et cessation des importations, ces décisions radicales ont aggravé une situation économique déjà difficile puisque le pays traversait une période de récession depuis 1984. Les sanctions eurent pour effet dévastateur d’assécher brutalement les flux financiers, et plusieurs secteurs économiques exportateurs se sont alors brutalement contractés. Le manque-à-gagner a été estimé à 1,5 % de son PIB chaque année. En corollaire, les chiffres du chômage ont fortement augmenté, épargnant paradoxalement la population blanche pour toucher principalement les Noirs.

L’Afrique du Sud de la fin de l’apartheid s’est donc présentée sur la scène internationale avec une croissance atone, une dette abyssale et une très faible intégration dans les circuits économiques. Autant de fardeaux qui auraient pu entraver son développement. Il en sera finalement tout autrement.