Entretien avec RENAUD BELLAIS économiste, responsable des Affaires européennes de défense et sécurité chez EADS
LE RISQUE, C’EST DE DONNER ACCÈS À DES TECHNOLOGIES CRITIQUES
par Romain Mielcarek

Les transferts de technologie représentent-ils une part importante des échanges économiques aujourd’hui ?

C’est un phénomène qui s’est institutionnalisé dans les années soixante-dix avec les transferts de technologie à la demande des États, pour mettre à niveau leurs capacités technologiques et industrielles. C’est ce qui a mené à l’émergence de ce que l’on appelle les « Éléphants blancs ». La question s’est alors posée de l’absorption : avoir les technologies mais sans savoir les utiliser était problématique.
Aujourd’hui, avec l’internationalisation de la production, les entreprises gèrent ces transferts en interne. Dans 80 % des cas, ils ont lieu à l’intérieur même des sociétés : depuis la maison mère jusqu’à une filiale. Il faut distinguer les transferts de licence qui permettent aux entreprises de rapatrier des profits sur un plan fiscal, et les transferts organisationnels qui permettent de redéployer les chaînes de valeur au niveau international au sein d’un groupe.

Le risque, c’est de donner accès à certains pays à des technologies critiques. Pour prendre l’exemple de la Chine, transférer la production de pièces ou de systèmes dans ce pays implique le risque qu’il se l’approprie… et en donne l’accès à un concurrent. Les entreprises japonaises, pour cette raison, maintiennent leur coeur technologique au Japon et se contentent d’envoyer les composants terminés en Chine pour les assembler.

Y a-t-il des secteurs d’activité où ces transferts sont plus fréquents ?

Plus les chaînes de valeurs sont internationalisées, plus il y a de transferts de technologie. Aujourd’hui, l’essentiel de la production électronique se retrouve en Chine, à Taïwan. Du coup, la plupart des transferts ont lieu vers ces pays. Dans d’autres domaines, beaucoup plus sensibles, les transferts sont très rares. Le nucléaire est un exemple type.

Quels sont les pays qui travaillent le plus à attirer ce type d’échanges ?

La Chine demande aux entreprises qui veulent s’y implanter de partager leurs connaissances. Pour accéder au marché chinois, au détriment d’entreprises publiques, c’est une condition presque systématique à l’autorisation d’une implantation étrangère.

Le Brésil est également très intéressé afin de mettre à jour ses compétences, notamment dans le secteur pétrolier où il va réclamer une production locale qui implique de fait le transfert de certaines technologies. Les pays émergents sont en général très demandeurs car ils ont un problème de positionnement sur la chaîne de valeurs. Pour reprendre l’exemple de la Chine, ils sont historiquement positionnés sur la production de produits bas de gamme et sur de l’assemblage. Pour évoluer, ils doivent mettre à niveau leurs personnels et leurs bases industrielles et technologiques.

En matière d’exportation, comment se positionnent les entreprises françaises sur ces questions ?

Il y a deux approches. Certaines entreprises vont chercher à valoriser leur patrimoine par ce biais. C’est un moyen, en échange de licences, de faire rentrer de l’argent. Les entreprises américaines par exemple, cèdent régulièrement de cette manière des technologies déjà très matures. L’autre raisonnement implique un besoin de s’implanter quelque part, en Chine par exemple. Dans ce cas, le transfert est une condition d’accès, une contrepartie.

Les transferts formalisés sont maîtrisés : il suffit de limiter le périmètre du partenariat pour pouvoir éviter qu’un concurrent accède à certaines technologies. Par contre, lorsque des sous-traitants implantent leur production sur place, ils vont souvent partager de manière implicite certains savoir-faire et certaines technologies.

Les PME ont-elles également un rôle à jouer ?

Les technologies sont partagées par l’ensemble des acteurs d’une même chaîne industrielle. Ces transferts sont très visibles au niveau des grandes entreprises : Airbus sait faire des avions et Areva des centrales nucléaires. Il faut bien voir que de 60 % à 80 % de la valeur d’un produit est sous-traitée à des entreprises de taille moyenne et intermédiaire. Ce sont elles les vraies spécialistes au niveau d’un sous-système ou d’un équipement spécifique.

Il faut aussi noter qu’il y a deux types de technologies : les technologies de produits et les technologies de process. Les pays émergents sont intéressés par ces dernières car ils sont soucieux d’améliorer leur productivité. Les PME ont souvent un savoir-faire à valoriser dans ce cadre.