ÉCONOMIE - LE PARI DE LA FINANCE ISLAMIQUE
Par Florent Detroy

Première bourse financière islamique sur les marchés mondiaux, Kuala Lumpur voit toutefois son leadership de plus en plus contesté face à des concurrents sérieux comme Dubaï ou Londres, et s’interroge sur la prochaine étape de son développement.
Par Florent Detroy

Le « Canary Wharf » asiatique. C’est le nom que le Financial Times a donné au nouveau quartier que la Malaisie est en train de construire. Avec cette place financière appelée Tun Razak Exchange, du nom de l’ancien Premier ministre et père de l’actuel chef du gouvernement, Kuala Lumpur espère rivaliser un jour avec les quartiers finan- ciers de Singapour et de Hong Kong. Pourtant, il est difficile de ne pas voir dans la comparaison avec le fameux quartier des affaires londonien une pointe d’iro- nie tant la Malaisie part de loin, et reste en dessous de places secondaires comme Shanghai ou Shenzhen. Les opposants au projet se sont d’ailleurs inquiétés de l’excès d’ambition du gouvernement, et du poids financier du projet. Cependant la Malaisie possède un avantage qui pourrait s’avérer déterminant à l’avenir : sa place de première bourse financière islamique sur les marchés mondiaux.
Qu’est-ce qu’un sukuk ? La finance islamique est un terme qui désigne l’ensemble des transactions et produits financiers qui respectent les principes de la charia. Le premier pilier est l’interdiction de l’intérêt, et plus encore de la spéculation. « Dieu permet le commerce et non l’usure » explique le Coran. Pour permettre tout de même la rémunération des prêteurs, les banques ont imaginé des produits financiers contournant ces inter- dictions religieuses. La murabaha est ainsi un contrat de vente dont les bénéfices sont indexés sur la performance. Chacun ne peut perdre que ce qu’il a apporté, à savoir théoriquement le capital pour les créanciers et le travail pour l’emprunteur. Le partage des bénéfices est également calculé à l’avance, en fonction de ce que chacun a apporté. Le sukuk est un titre de créance, ou un prêt, dont la rémunéra- tion est également indexée sur la perfor- mance du projet. Il faut également citer l’ijara (opération d’échange), le takaful (assurance) ou encore l’istisna (contrat d’échange). En plus de respecter l’inter- diction de l’intérêt, ces instruments ne peuvent pas permettre de financer des sec- teurs ou des productions qui ne sont pas halal (alcool, tabac, jeux de hasards…)
Contre toute attente, c’est en Malaisie que cette finance va se développer le plus vite. La finance islamique est réellement née dans les années 1970, bien qu’elle trouve ses racines dans l’Égypte des années 1930 et les mouvements antico- loniaux. À cette époque, le nationalisme qui a porté les mouvements anticolo- niaux puis tiers-mondistes, s’essouffle. C’est alors l’époque de l’Islamic Revival, du retour à la foi religieuse qui prend son essor après le premier choc pétrolier et la révolution iranienne. L’islam devient alors une arme politique et le monde musulman exhume les travaux sur cette finance afin de construire un système éco- nomique qui soit une alternative au capi- talisme occidental. Pourtant les oulémas des pays arabes considèrent ces instru- ments comme impies, voire hypocrites, et ne contribuent pas à leur développement. La Malaisie va en revanche s’en empa- rer. Comme l’explique David Delfolie, chercheur associé à l’IDHE-CNRS, « la Malaisie était restée complètement en dehors de ce mouvement dans les années 1970, malgré la création pionnière d’une caisse d’épargne islamique par l’État dans les années 1960. C’est le Premier ministre Mahathir Mohamad, arrivé au pouvoir en
1981, qui a engagé le pays sur la voie de la finance islamique ». Le nouveau Premier ministre va faire de la finance islamique un des piliers de sa stratégie de dévelop- pement.

 


Priorité à la modernisation

Mahathir Mohamad fait partie de cette nouvelle génération de dirigeants nationalistes qui considèrent le dévelop- pement comme la clef pour asseoir l’indé- pendance du pays. Or le succès des pre- mières institutions financières islamiques a démontré que le pays possédait un levier important capable de financer cette
modernisation. C’est le cas notamment de la caisse d’épargne Tabung Haji, qui collecte dès les années 1960 les fonds des Malais musulmans pour réaliser le pèle- rinage à La Mecque, cinquième pilier de l’islam. En 1983 s’ouvre ainsi la première banque islamique du pays, la Bank Islam Malaysia, et en 1985 la première compa- gnie d’assurance islamique, la Takaful Malaysia. Le nouveau Premier ministre procède en parallèle à une islamisation à marche forcée de la société. Cette islami- sation lui permet d’asseoir son pouvoir politique en confortant la place centrale de la communauté malaise musulmane dans une société multiethnique où la communauté chinoise notamment joue un grand rôle. Ce prosélytisme de la puissance publique va également servir à combler le déficit historique du pays en termes de légitimité religieuse face aux pays du Golfe. Aujourd’hui, la Malaisie compterait d’ailleurs le taux de lieux de prière comparé au nombre d’habitants le plus élevé au monde selon les autorités religieuses locales. Dans ce contexte, « la finance islamique s’impose comme le trait d’union entre deux fondements de la poli- tique du gouvernement, la modernisa- tion économique et l’activisme public en faveur de l’islam » analyse David Delfolie.

 


L’émergence de la Malaisie

Au début des années 1990 le pays se rend compte que cette finance est un atout sur la scène internationale. Le gou- vernement toujours dirigé par Mahathir Mohamad réglemente alors ce marché, le développe et le décline jusque dans son paradis fiscal de Labuan pour y attirer les investisseurs. À partir de la crise de 1997, la finance islamique gagne en visibilité lorsque les fonds gérés par les banques islamiques permettent de compenser en partie le retrait des fonds occidentaux. En 2009, Joseph Stiglitz notera avec humour que cette finance avait su garder à l’esprit qu’un système financier a besoin, à sa base, de liquidités réelles. Ce secteur continue d’être porté et développé par le pays si bien qu’en 2007 près de 86 % des titres cotés à la bourse malaisienne sont charia-compatibles. Aujourd’hui, les actifs islamiques pèsent 168,4 milliards de dollars, soit un quart du système bancaire du pays. Ce marché a commencé à attirer les plus grandes banques. Ainsi le Koweïtien Al-Aqeela Group et le Bahreïni Unicorn Investment Bank se sont-ils associés pour créer une filiale malaisienne, l’International Islamic Bank. En 2007, HSBC obtient une licence pour ouvrir une filiale islamique dans le pays, avec pour ambition d’en faire son hub régional pour ses services islamiques. En 2013, la Société Générale lance à son tour son premier sukuk en Malaisie. Mais au-delà de l’aspect comptable, cette finance a également été un vecteur important d’innovations. Parallèlement au développement des produits halal, du chocolat aux vaccins, le pays a multiplié les produits financiers islamiques. En 2002, la Malaisie a ainsi proposé la pre- mière obligation islamique souveraine internationale, l’Ijarah Sukuk. De même, cette finance a eu l’avantage d’intégrer dans le circuit financier des populations qui en étaient jusque-là exclues, notam- ment en développant le microcrédit et le crédit à la consommation. Pourtant, Kuala Lumpur s’interroge aujourd’hui sur son modèle de développement.

La concurrence s’organise

Face à l’émergence de l’Asie comme pôle économique de premier ordre, la Malaisie est idéalement située pour devenir un pont naturel entre les pays du golfe et l’Asie et concurrencer Singapour et Hong Kong. Longtemps leader, Kuala Lumpur voit toutefois son leadership sur la finance isla- mique de plus en plus contesté. La banque de l’OCI basée en Arabie Saoudite, l’Islamic Development Bank, longtemps habituée de la place de Kuala Lumpur, a annoncé l’année dernière le lancement d’un pro- gramme de 10 milliards de dollars de sukuk sur le Nasdaq Dubaï Exchange. Les places financières plus traditionnelles sont à leur tour attirées par ce secteur qui a crû de 200 % entre 2006 et 2012. La place de Londres a reçu en octobre dernier les encourage- ments du chancelier de l’Échiquier Georges Osborne, après le lancement du premier sukuk anglais, qui a déclaré vouloir faire de Londres « le centre occidental incontesté de la finance islamique ». Plus familier avec ce secteur, Londres avait notamment fait appel à des fonds islamiques pour financer la construction du village olympique pour les Jeux d’été de 2012. Kuala Lumpur s’interroge surtout sur la prochaine étape de son développe- ment. L’essor à une plus grande échelle de la finance islamique pourrait fragiliser la structure financière du pays en réduisant la part de l’économie conventionnelle dans le PIB. Or la Malaisie est loin d’être en mesure de se passer des investissements étrangers et de ses marchés d’exportation non-isla- miques. Il n’est d’ailleurs pas évident que le gouvernement souhaite prendre ce risque au moment où il est fragilisé poli- tiquement sur le plan intérieur. De plus, si les banques islamiques sont effective- ment plus résistantes en temps de crise, elles restent encore pour l’instant de taille modeste. En ne représentant que 2 % des 100 000 milliards de la finance classique, la finance islamique demeure pour beaucoup un marché en devenir. Et avec l’internatio- nalisation croissante de ce marché, le sec- teur n’est pas à l’abri de connaître à moyen terme sa première crise de type « Lehman Brothers », avertit David Delfolie. Dans tous les cas, pour continuer à croître, le secteur de l’économie isla- mique doit désormais prouver qu’il est capable d’être une alternative durable- ment crédible à la finance classique. Et pour prendre toute sa part dans ce défi, la Malaisie aura fort à faire, malgré sa bonne réputation, face à des concurrents sérieux comme Dubaï ou Londres. & 9679;